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La plus que vive

La plus que vive

La plus que vive (extrait) – Christian Bobin

Peinture symboliste balte – Vilhelms Purvitis – Lettonie

Texte audio

J’écoute le Requiem de Fauré, enfin je l’écoute dans ma tête, je n’ai plus le disque, je ne le retrouve plus, j’ai beaucoup trop de disques ici, beaucoup trop de livres, beaucoup trop de tout, j’écoute sans rien cette musique douce comme de l’eau, un requiem et pourtant la mort n’y parle que de la vie, à croire qu’il n’y a pas de mort, qu’il n’y a que la vie dans ses ondulations et ses robes changeantes, je n’aime pas les autres requiem, les machineries de Mozart ou Verdi célèbrent la mort à crâne de pierre, elles font entrer la nuit en froid cortège, je n’aime que cette musique que je n’ai plus besoin d’entendre, une main de lumière sur ton visage éteint, une douceur longtemps poursuivie, depuis dix ans tu faisiais partie d’une chorale et cette année tu devais chanter le Requiem de Fauré, voilà, tu ne le chanteras pas, je n’ai plus besoin de ce disque et il ne manque pas, je me demande ce matin de quoi j’ai besoin, du silence peut-être, de ce silence comme du sable où viennent battre toutes paroles, toutes musiques, j’écris pour gagner ce silence, au lendemain de ta mort j’ai pensé que je n’écrirais plus, la mort nous rend souvent ainsi, la mort nous mène à des enfantillages, il y a quelque chose de puéril dans la mélancolie, on veut punir la vie parce qu’on estime qu’elle nous a punis, on est comme ces enfants qui boudent et bientôt ne savent plus sortir de leur bouderie, et puis très vite, j’ai su qu’il me restait au moins un livre, au moins celui-là, c’était tout de suite ou dans dix ans, maintenant j’y vois clair, c’est tout de suite et ce sera aussi dans dix ans, sur le disque de Fauré, il y avait le requiem, et juste après le Cantique de Racine, j’ai longtemps confondu les deux oeuvres en une seule, le cantique est doux comme neige, dans dix ans je ferai venir la neige dans un autre livre sur toi, dans dix ans où seras-tu, toujours dans ce silence, toujours dans cette douceur qui imprègne les heures de chaque jour sans passer avec elles, sans passer avec elles, sans passer avec elles.

Gabriel Faure – Requiem: In Paradisum


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